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« C’est pas vrai que »

14 Jan

Cinq femmes — celle qui encaisse, celle qui agresse, celle qui intègre, celle qui adule et celle qui aime — prennent la parole, guidées par leur instinct de survie et accusent l’inadéquation et le drame perpétuel de leur existence dans une classe moyenne en péril.

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Léane Labrèche-Dor dans le rôle de La fille qui aime. (photo: Ulysse del Drago)

Un grand mur recouvert de trous qu’on a bouchés maladroitement avec du plâtre. Un mur pas fini. Des équipements d’éclairage et de son dispersés à gauche et à droite. Un néon. Tel est le décor dans lequel évolueront cinq femmes qui n’en peuvent plus de se taire. Pleines de ce vide propre au siècle d’isolement qu’est celui que nous vivons, et à la fois avides d’amour et de vérité ; elles oscillent entre une ironie, dont le degré est si élevé qu’il en est presque inatteignable, et une sincérité qui laisse complètement pantois.

« Des pâtes sauce néant »

La femme qui vend des bas de nylon dans une boutique souterraine, celle qui ne voit jamais la lumière du jour, disserte longuement sur ses bourgeoises de clientes et se convainc de son importance dans sa société, pour finalement en venir à se rappeler la poète Huguette Gaulin qui s’est immolée en juin 1972 à Montréal. C’était donc là qu’on voulait en venir ; les déblatérations sur les bas de nylon aboutissent finalement sur les dernières paroles de la jeune poétesse :  « Vous avez détruit la beauté du monde ».

« La barrière du scepticisme à laquelle je me heurte »

Une femme ayant immigré au Québec parle de son envie brûlante de s’intégrer à un peuple qu’elle souhaite faire sien. Une femme qui en sait beaucoup plus sur la culture québécoise qu’un Québécois moyen. Une femme qui fantasme à l’idée d’être une vraie Québécoise, de pouvoir célébrer la culture de cette nation qu’elle adore, qui fantasme à l’idée qu’un vrai Québécois s’intéresse enfin à elle, mais qui doit constamment se défendre des infinis préjugés dont sont victimes les nouveaux arrivants. Une femme qui raconte la transformation de son ouverture et de sa fierté en un isolement silencieux.

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À travers chaque prise de parole, on sent cette envie de s’évader d’une réalité de plus en plus décevante et désarticulée.
La forme monologuée du texte fait voir la profonde solitude de ces femmes, qui ont pourtant bien envie d’aller vers l’autre.

Personnages emprisonnés dans une fiction, les cinq femmes appellent à l’aide et interpellent, plus ou moins directement, le public, mais aussi l’auteure: elles objectent et expriment leur désaccord quant au carcan dans lequel on les a enfermées.
« Annick Lefebvre, c’est pas vrai que je suis plus pathétique que les chansons que j’écoute. »
On joue ici sur une envie qu’ont sûrement beaucoup de personnages de théâtre d’en dire bien plus que ce que leur auteur ne leur fait dire. Ou de dire autrement. Méthode de distanciation qui nous rappelle que le théâtre, c’est du faux. Qu’il y a toujours quelqu’un qui tire des ficelles quelque part…

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Si le propos est parfois difficile à cerner, je lève mon chapeau à ces excellentes performances d’actrices. En effet, tour à tour, Catherine Paquin-Béchard, Catherine Trudeau, Alice Pascual, Debbie Lynch-White et Léane Labrèche-Dor peignent des portraits de femmes complexes, qui sont bien loin des personnages schématiques et réducteurs de la femme simple et belle, gentille et douce, délicate et discrète, polie et serviable. Des femmes qui s’indignent. Des femmes qui se lèvent tous les matins et qui gagnent leur vie, seules.  Des « militantes du quotidien ».

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J’ACCUSE
Production du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, présentée en codiffusion avec La Bordée

TEXTE: Annick Lefebvre
MISE EN SCÈNE: Sylvain Bélanger
INTERPRÉTATION: Léane Labrèche-Dor, Debbie Lynch-White, Catherine Paquin-Béchard, Alice Pascual, Catherine Trudeau
CONCEPTEURS: Erwann Bernard, Ulysse Del Drago, Pierre-Étienne Locas, Larsen Lupin, Sylvie Rolland-Provost, Marc Senécal

Pièce présentée à La Bordée du 10 janvier au 4 février 2017

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Bon théâtre,
Odile

 

QUEUE CERISE : le plaisir d’être dégouté

30 Jan

« Chacun a une manière différente de cacher son malaise. Ou de le tolérer. »
– Amélie Dallaire

À un peu plus de 24 heures de la première de la pièce Queue Cerise, présentée dans la salle Jean-Claude Germain au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, nous avons eu la chance d’avoir une conversation Skype avec l’auteure et comédienne, Amélie Dallaire. Nous avons oublié de prendre une capture d’écran et de l’utiliser comme photo de l’entrevue. (Nous avons bien failli rappeler Amélie, mais nous avons douté de la pertinence de notre second appel…) Nous avons donc fait un joli montage, pour que vous ayez, vous aussi, l’impression d’y être.

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© PAINT

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Jani: Merci beaucoup pour ton temps, Amélie. Aimerais-tu qu’on t’envoie l’entrevue avant de la publier sur le blogue? Si jamais tu veux y apporter des corrections ou modifier des trucs…

Amélie: Non. Non, pas besoin.

Odile: Ok, alors on peut dire que ta pièce c’est un éloge de… de… (temps) Maudit, je cherchais une blague à faire, mais je n’en ai juste pas trouvée!

Amélie: Mais en fait, ça, ça pourrait être dans Queue Cerise. C’est dans ma pièce ça. Des gens qui essaient de faire des blagues, mais qui n’y parviennent pas. Des bévues, des faux pas, des malaises. Personnellement, je suis souvent mal à l’aise dans la vie. Pour moi, écrire est donc un geste vraiment libérateur. J’ai l’impression de donner vie à des gens et à des moments que je vis quotidiennement. C’est comme l’Albatros de Baudelaire. C’est un oiseau qui a de belles grandes ailes, mais quand il est sur un voilier, il s’enfarge partout. Il est maladroit et incompris. Comique et laid. Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

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Inspiré par le fantastique et la science-fiction, l’univers d’Amélie Dallaire s’adresse à l’inconscient du spectateur en mettant de l’avant des personnages singuliers, maladifs et énigmatiques qui déambulent dans un monde où les pulsions ne sont plus refoulées, un monde peu raisonnable. Quoique disjonctés, les thèmes et les idées abordés dans Queue Cerise évoluent dans un quotidien aux allures usuelles et même banales. L’idée de départ : Michelle débute un nouveau boulot. Cette réalité se transforme cependant très vite en une sorte de rêve ou de cauchemar éveillé.

UNE HÉROÏNE MAL À L’AISE

« Je pense que Michelle a un désir refoulé et qu’elle s’y ouvre. Elle n’est pas victime de ça, c’est une héroïne. Mon héroïne! Je pense qu’elle a une quête. Une quête intérieure qui l’amène à se métamorphoser. Cependant, ce n’est pas une quête qui l’amène à prendre des décisions ou à faire des choix : elle n’est pas conduite par sa volonté. Ce n’est pas son cerveau qui domine, mais plutôt son côté reptilien; son cerveau reptilien. Elle est très coincée et vulnérable face aux autres. Elle commence un nouveau travail et elle essaie simplement de bien faire les choses… Personnellement, je trouve ça insupportable de commencer une nouvelle job. Souvent, les autres employés ne sont pas très enthousiastes non plus à l’idée de donner une formation. J’ai toujours l’impression de poser trop de questions, d’exaspérer les autres et de n’être jamais assez efficace. Michelle est comme ça. Elle essaie de créer des liens, mais elle est tributaire de l’humeur des autres. »

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Louise (Karine Gonthier-Hyndman), Curtis (Julien Storini), Carl (Olivier Morin), Marie-Gilles (Amélie Dallaire), Michelle (Ève Duranceau) –  CRÉDIT PHOTO: David Ospina

LE DÉSORDRE INTUITIF

Plusieurs tableaux régis par la logique du rêve, les contours deviennent facilement flous. « L’image que j’ai trouvée pour parler de ma démarche pour Queue Cerise, c’est le ruban de Möbius. Comme si l’inconscient était une face du ruban et que le conscient était l’autre. Il n’y a plus de frontière entre les deux. Et cela donne naissance à un nouveau langage, en quelque sorte. J’ai toujours aimé essayer de prendre des choses et des situations improbables et de les mêler avec des dialogues quotidiens, comme si on parlait toutes les trois ensemble, simplement. J’aimerais beaucoup écrire un roman un jour. »

Une fois l’écriture achevée, il fallait confier la mise en scène à un esprit audacieux, quelqu’un qui réussirait à superposer les scènes naturellement. « Olivier [Morin] est fou. Il a fait une job de fou. C’est lui qui a fait les décors, c’est lui qui a fait la musique. Il est tellement talentueux. Il a été très audacieux dans sa mise en scène. D’ailleurs, ce qui est là, aujourd’hui, ce sont les idées qu’il a eues dès le départ. C’est sa vision du début. Je l’admire tellement d’avoir été aussi visionnaire, d’avoir eu cette vision de mon texte, alors qu’il n’y avait encore rien. »

Et quand on lui demande comment elle a géré à la fois son rôle de comédienne? « Au début des répétitions, je regrettais presque de jouer dans mon texte parce que je voulais seulement regarder. Je regardais les comédiens. Et je les trouvais tellement bons. Je trouvais qu’ils amélioraient mon texte, qu’ils lui donnaient une troisième dimension, qu’ils lui donnaient plus de substance. »

 

INTRIGANT VOYEURISME

« Je pense que dans la vie on est souvent mal à l’aise… c’est juste que chacun a une manière différente de cacher son malaise. Ou de le tolérer. J’espère que les gens vont trouver ça beau tellement ils vont être mal à l’aise. C’est étrange, mais je crois que c’est très accessible parce que c’est drôle. Je ne sais pas, je ne sais plus. Il me semble. Je n’ai pas de recul pour le moment. Je peux seulement m’abandonner à ce qu’on a fait et y aller à fond. »

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Jani: Un gros merde pour demain.

Amélie: D’accord.

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QUEUE CERISE
Texte: Amélie Dallaire
Mise en scène: Olivier Morin
Interprétation: Amélie Dallaire, Ève Duranceau, Karine Gonthier-Hyndman, Olivier Morin, Julien Storini
Durée: une heure et quart

Pièce présentée dans la salle Jean-Claude Germain du Théâtre D’Aujourd’hui du 26 janvier au 13 février 2016

Notre critique en un GIF:

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Courez-y. C’est magique de banalité!

J & O

Mea culpa de ma mi-cinquante.

26 Jan

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Mea culpa. Mon second. Avons-nous un quota de mea culpa dans une vie? Ceci étant dit – mais peu élaboré- j’en suis à mon second mea culpa. L’automne et le presque hiver sont passés sans que j’ai pu écrire une once de mots sur les trois pièces auxquelles j’ai assistées. Mon métier négligé par l’austérité et d’autres préoccupations m’ont tenu occupée. Ça et le fait que je n’ai pas apprécié ces trois pièces. Celles où tu regardes ta montre, tu ne ris pas en même temps que les autres spectateurs ou pas du tout et tu ne te lèves pas à la fin pendant l’ovation – s’il y en a eu une.

Et puis, pouf, magie. Jeudi passé. «Sœurs» de Wajdi Mouawad. J’ai les attentes dans le tapis, encore plus depuis mes trois pièces pourries.  Et même davantage parce que la première pièce de théâtre qui m’a donné la piqûre était «Incendies» du même auteur. Incendies avant le film, mes sept derniers abonnements au TNM et la fin de la fin de ma puberté. J’avais pleuré parce que le comédien nous tirait dessus, que c’était une guerre crue et un viol horrible devant mes yeux et à l’intérieur de mes oreilles.

Alors, jeudi passé, j’ai des attentes grosses comme ça qui vont exploser et je m’attends au meilleur du meilleur et encore des pleurs. J’ai hâte, je suis excitée et je me dis qu’enfin je vais pouvoir vous écrire un petit quelque chose de bien beau et de bien vrai. Je me dis qu’enfin. Mais, finalement. Bof.

J’écris pour ne pas prolonger le culpa de mon silence. Mais j’écris par vengeance. C’est un pari très audacieux de vouloir se satisfaire d’une pièce de théâtre. Il n’y a pas de volume à augmenter, de pause/play, le popcorn pour s’en remettre à la consommation de nourriture ou quitter de façon subtile sans provoquer la colère de Dionysos. Il n’y a rien pour se consoler d’une pièce peu appréciée que l’espoir des prochaines meilleures ou le souvenir des excellentes.

«Sœurs», donc. Pardon. Un texte d’une grande remise en question où personnages doutent de leur identité propre, de leurs origines et se sentent en exil dans une chambre d’hôtel d’Ottawa – la capitale pourtant. Texte interprété par Annick Bergeron grâce à la mise en scène de l’auteur, Wajdi. Elle joue tous les personnages dont les deux femmes principales aux langues maternelles bafouées par les autres, ceux d’ici sans souvenir de séparation et ni de guerre.

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Elles sont âgées, elles vont avoir cinquante ans et elles aimeraient encore avoir les parents d’antan. Elles font encore le deuil des enfants qu’elles ont été. Une sœur autochtone perdue à tout jamais dans une rudesse digne de la réalité, une mère morte qui demande à être remplacée par une gamine qui se doit d’être aussi forte sauf la maladie. Elles pleurent sur l’épaule de l’une et de l’autre. Elles se disent des milliers de secrets, profonds et vrais. C’est d’un cru assez admirable.

Mais, je n’ai pas cinquante ans. Je suis toute jeune, la moitié de cinquante, la mi-cinquante.  Mes parents sont encore beaucoup mes parents et je suis née où je vis. C’est plutôt de voyager que j’ai envie, ici et tous les autres milliers de paradis. Alors, malgré le parfait de certains choix qui font de ce scénario un vrai trésor, il ne s’adresse pas à moi.

En cela, tout l’audace du pari. Ce n’est pas d’être assis devant la scène qui garantit la sensibilité de votre ouïe. Il y a des discours intemporels qui font des classiques des éternels. Et ces discours plus actuels qui en font des quêtes plus personnelles.

Je me souviendrai de «Sœurs» quand je fêterai mes cinquante ans, que ma mère sera là et qu’elle me prendra encore dans ses bras. Je finirai par entendre le message qu’elles ont soupiré jeudi passé.

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Marie Philippe 

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