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Ducharme sur scène

16 Nov

Je me suis demandé si j’avais le droit d’utiliser l’expression « Ducharme sur scène »… parce que non, l’auteur de L’Avalée des avalés n’était pas sur scène vendredi dernier, quand je suis allée voir Les bons débarras. L’œuvre de Réjean Ducharme peut-elle être considérée comme une extension de son être? Bérénice Einberg (protagoniste de L’Avalée des avalés) répondrait: « Tout m’avale ». Au fond, Réjean Ducharme était peut-être bel et bien sur scène, invisible, mais présent. Parce qu’il est ses textes, parce que ses textes sont sa seule présence publique, parce que son anonymat oblige à se «contenter » de ses mots.

 

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Ti-Guy (Nicola-Frank Vachon) et Manon (Léa Deschamps)    ©HÉLÈNE BOUFFARD

Dans Les bons débarras, Manon – une jeune-petite-fille-femme-adolescente de 12 ans – fait preuve de cette même maturité précoce qui caractérise Bérénice. Une enfant-adulte qui n’en est pas moins désobéissante. Les responsabilités sociales, orientant et organisant habituellement la vie adulte, sont absentes chez Manon, et c’est précisément ce qui lui donne ce regard presque acerbe sur sa vie, et surtout, sur sa mère, Michelle. La dureté et l’amertume de Manon sont d’autant plus soulignées par un contraste produit par ses grands élans d’amour pur et intense qu’elle a vers sa mère. Si on a parfois accès à toute l’émotivité et la vulnérabilité du personnage, ce n’est que pour mieux la voir retomber dans la cruauté.

Certes, Réjean Ducharme connaît le genre humain et sait admirablement le manier et le faire rayonner dans toute sa complexité, mais aussi dans tout son dépouillement.

La perte de l’enfance se traduit chez Manon par un nihilisme révolté, que la jeune comédienne Léa Deschamps rend avec une simplicité et une sincérité surprenantes.

C’est cette même simplicité qui teinte l’entièreté du spectacle et qui garde le public sur le bout de son siège. C’est encore cette même simplicité qui permet aux mots riches de sens et d’images de Ducharme de résonner, qui leur donne l’espace pour voyager et évoquer tout ce que les quelques 500 têtes du Trident voudront comprendre. Car Frédéric Dubois avait très certainement des idées claires et précises en montant ce spectacle, peut-être même flottait-il un message particulier en lui, mais ce qui se dégage des Bons débarras n’est pas une morale qu’il faudrait s’efforcer de mettre en pratique. Non, en sortant du Grand Théâtre, on s’aperçoit qu’on est touché, et même bouleversé, et que ça ne relève pas du mélodrame, mais d’une vérité plus viscérale.

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Manon (Léa Deschamps) et Michelle (Érika Gagnon)  ©HÉLÈNE BOUFFARD


LES BONS DÉBARRAS

Scénario original : Réjean Ducharme
Adaptation et mise en scène : Frédéric Dubois
Interprétation : Lise Castonguay, Erika Gagnon, Nicolas Létourneau, Steven Lee Potvin, Vincent Roy, Nicola-Frank Vachon, Léa Deschamps en alternance avec Clara-Ève Desmeules

Coproduction Théâtre des Fonds de Tiroirs

Pièce présentée au théâtre Le Trident jusqu’au 26 novembre 2016

Bon théâtre!

Odile

La mère, la putain et la Vierge 

5 Oct

Les fées ont soif de Denis Boucher à La Bordée

« Chu tannée des filles qui disent qu’elles n’ont plus besoin du féminisme! » sont les mots d’une spectatrice, invitée à s’exprimer par les comédiennes elles-mêmes vers la fin de la pièce, ont de quoi donner le ton. Les Fées ont soif de Denise Boucher, mise en scène par Alexandre Fecteau, est rejouée pour la première fois depuis 1978, année à laquelle celle-ci avait créé une vive polémique. Les fées ont-elles toujours aussi soif, près de 40 ans plus tard?

Bien que je connaissais la pièce, par mes études au Cégep en arts et lettres (yay), je ne connaissais pas tout le bruit qu’elle avait pu faire à l’époque. J’étais donc totalement inconnue au contexte, et c’était encore mieux ainsi. Traitant de féminisme et des rôles sociaux qu’ont eu les femmes au cours des époques, Les fées ont soif est une œuvre unique qui, je dois l’admettre, aurait clairement pu être écrite en 2014.

L’histoire

Présentée à la fin des années 70 au Théâtre du Nouveau Monde (TNM), on doit replacer l’œuvre de Denise Boucher dans le contexte de l’époque, des années post Révolution tranquille qui amènent leurs lots de revendications, preuve de l’épanouissement de la société québécoise. La religion, les mœurs, les femmes, des changements qui s’opposent au conservatisme habituel. La pièce donc, par ses prises de parole féministe qui dénoncent l’oppression d’une société patriarcale, est vue par certains acteurs, tel que le Conseil des arts de la région métropolitaine de Montréal et les groupes conservateurs religieux, comme vulgaire et démoralisatrice.

Malgré une opposition importante par ceux-ci à la diffusion et au financement de l’œuvre théâtrale, Les Fées ont soif remporte un vif succès auprès du public et des critiques de l’époque. Traitant ouvertement de sexualité par des femmes dans un langage des plus populaires, il n’y a pas à dire, la pièce a de quoi choquer lorsqu’on la replace dans son contexte.

Crédit : Théâtre La Bordée

Aujourd’hui

Lise Castonguay, Lorraine Côté et Marie-Ginette Guay, incarnent respectivement Marie, Madeleine et La Statue d’une grandiose façon. Incroyablement poignante dans la définition de leurs conditions de femmes et fortes dans leur quête d’émancipation, c’est un jeu sans faute pour les trois comédiennes d’expérience. Il y a longtemps que je n’avais pas pleuré, ri et eu envie de crier ainsi au théâtre, et j’ai adoré cela. Avec une scénographie simple et efficace, le spectateur ressent davantage le carcan imposé à ces trois figures de femmes.

Quelques témoignages, décrochages, des lectures des textes du blogueur Rabii Rammal, des participations du public, tous des ajouts qui en font une pièce d’une grande beauté et richesse pour notre culture et nos valeurs québécoises. Trois personnages, trois facettes de la femme moderne qui commencent en étant tellement différents, mais tout aussi engloutis dans le rôle social qui leur a été imposé, et qui terminent en unissant leurs voix pour crier la liberté.

Louisette Dussault, Michèle Magny et Sophie Clément, les trois comédiennes de la distribution originale, ainsi que Denise Boucher, l’auteure, ont de quoi être fières, mais inquiètes aussi, de la pérennité de leurs propos.

Le féminisme n’est pas mort, vive le féminisme. En salle jusqu’au 11 octobre, hommes et femmes, courez!!!

Bon théâtre,

Laurie

Référence : Notes bibliographiques de la pièce, dossier de presse, Théâtre de la Bordée
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