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Raconter l’ignorance : Les Laissés Pour Contes 2016

20 Fév

LAISSÉ-POUR-COMPTE : personne ou chose qui a été laissée de côté ou abandonnée ou marginalisée

IGNORANCE : décalage entre la réalité et une perception de cette réalité, décalage qui est la conséquence d’une croyance, d’un préjugé, d’une illusion ou d’un fait avéré de ne pas savoir

La semaine dernière, j’ai eu la chance d’avoir une entrevue avec la comédienne Jani Pronovost et le comédien et auteur Alexandre Dubois. Mercredi dernier, j’ai enfin pu assister à la pièce Les Laissés Pour Contes.

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La comédienne Jani Pronovost dans Le mal des transports, texte de Juliana Léveillé-Trudel (©PHOTOGRAPHIE: Jules Bédard)

Pour leur quatrième édition, Les Laissés Pour Contes ressortent l’ignorance de l’ombre et choisissent de lui prêter une voix – ou plutôt six voix – dans l’espoir d’offrir un peu de compassion et beaucoup d’écoute à cette faille humaine laissée-pour-compte.

LES LAISSÉS POUR CONTES

  • Mise en scène : Patrick Renaud
  • Interprétation : Alexandre Dubois, Danielle Fichaud, Alphé Gagné, Audrey Rancourt-Lessard, Jani Pronovost, Brigitte Soucy
  • Textes : Jean-René Bérard, Pierre Chamberland, Pierre-Marc Drouin, Alexandre Dubois, Danielle Fichaud, Juliana Léveillé-Trudel
  • Coïncidences Productions

Pièce présentée au Théâtre La Chapelle du 17 au 21 février 2016

En six tableaux, on nous peint la souffrance de gens qui ignorent, volontairement ou non, leur situation ou celle de leurs proches ainsi que l’étendue des conséquences de leur aveuglement. On nous raconte, on nous confronte, on nous confie, mais on ne nous reproche rien. Le public tient le beau rôle ; celui de l’ami intime, du psychologue de confiance.

Dénouement bouleversant

À la fin de la soirée, on se remémore le thème – celui de l’ignorance – et on tente de récapituler. L’ignorance teinte bel et bien ces six histoires qui ont piqué notre curiosité, mais l’issue reste incertaine. À qui la faute? L’ignorant souffre-t-il autant que la personne qui en récolte les conséquences? On ne sait comment remettre les pièces en ordre, on se questionne et on s’aperçoit que la compassion est le premier pas à faire quand il s’agit de l’ignorance et de ses fléaux.

Ce sont ces questionnements amers et brûlants, mais aussi ces larmes de sympathie et de pitié que j’ai versées, ces moments de tendresse qui me restent à la suite de ces six contes urbains des Laissés Pour Contes.

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Le comédien Alphé Gagné dans Rose Nanane, texte de Pierre-Marc Drouin (©PHOTOGRAPHIE: Jules Bédard)

Précieuse union

Si la direction d’acteur est parfois un peu tournée vers le mélodrame, on assiste cependant à des moments extrêmement forts, extrêmement touchants, des moments qui nous laissent le temps et l’espace nécessaires pour pénétrer pleinement dans l’univers du personnage qui nous parle, qui nous avoue, qui nous raconte. Les comédiens Alphé Gagné et Jani Pronovost, qui interprètent respectivement Rose Nanane et Le mal des transports, parviennent à établir une connexion magique avec leur public. Dans l’assistance, on sent que tous retiennent leurs larmes devant tant de sensibilité et face à une simplicité chargée de vérité et d’émotions.

Bon théâtre !

Odile, xx

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Les Laissés Pour Contes

13 Fév

« Vivre l’ignorance et vivre la honte qu’elle occasionne, ça arrive moins souvent lorsqu’on est seule. Ce sont des situations d’ego à ego. »
– Jani Pronovost

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La quatrième édition des Laissés Pour Contes

Depuis leur création en 2012, Les Laissés Pour Contes offrent une tribune à des créateurs émergents qui souhaitent explorer le conte urbain, le repenser, le remâcher, en étoffer les conventions théâtrales ou les abolir complètement pour générer un univers scénique plus riche, plus fertile. Les Laissés Pour Contes ne passent pas inaperçus dans le milieu théâtral et permettent aux auteurs, comédiens et concepteurs impliqués de bénéficier d’une visibilité et d’une reconnaissance sans cesse grandissantes auprès du public, toujours plus nombreux d’une édition à l’autre. Cette année, pour la première fois, un recueil rassemblant tous les textes de la quatrième édition est publié et sera disponible sur place, après les représentations.

C’est sur le thème de l’ignorance que Les Laissés Pour Contes se penchent cette année. L’ignorance est violence, l’ignorance nourrit nos peurs et alimente l’étroitesse de nos esprits. Mais l’ignorance peut aussi être douce et apaisante ; elle peut parfois nous sauver de la douleur et du ressentiment. Qu’on la subisse malgré nous ou qu’on la choisisse sciemment parce qu’elle nous accommode, nous donne du courage ou nous permet de fuir, l’ignorance nous accompagne, nous suit telle une ombre. Elle influence nos choix et nos comportements, notre vie et celle des autres, se propageant, imperceptiblement, à l’insu de tous.

Encore une fois, Les Laissés Pour Contes s’entourent d’une équipe d’artisans de talent, dont la comédienne Jani Pronovost et l’auteur et comédien Alexandre Dubois que j’ai eu la chance de rencontrer.

LES LAISSÉS POUR CONTES

  • Mise en scène : Patrick Renaud
  • Interprétation : Alexandre Dubois, Danielle Fichaud, Alphé Gagné, Audrey Rancourt-Lessard, Jani Pronovost, Brigitte Soucy
  • Textes : Jean-René Bérard, Pierre Chamberland, Pierre-Marc Drouin, Alexandre Dubois, Danielle Fichaud, Juliana Léveillé-Trudel
  • Coïncidences Productions

Pièce présentée au Théâtre La Chapelle du 17 au 21 février 2016.

Comment aborder l’ignorance?

Pour s’attaquer à un sujet aussi musclé, pour aborder une caractéristique humaine qui nous semble aussi déplorable, faut-il prendre des pincettes? Est-ce faire preuve d’ignorance que de vouloir embrasser toute l’étendue de l’ignorance dans une pièce de théâtre? Ce qui semble être un terrain glissant est en fait un terrain très stable grâce au format du conte. En effet, comme le souligne Jani Pronovost, « on nous sert l’ignorance en six tableaux distincts, dans plusieurs de ses déclinaisons possibles. Le but n’est pas de faire le procès de situations ou de gens en particulier, mais plutôt de peindre une vue d’ensemble. » Les Laissés Pour Contes n’aspirent pas à faire du théâtre de prévention ni du théâtre militant, mais cherchent à renouveler le plaisir de raconter.

« La peur. Il y a quelque chose dans l’ignorance qui fait peur », confie Alexandre Dubois. « Jusqu’où est-ce qu’elle peut nous mener? Je me suis aperçu que tous les auteurs des Laissés Pour Contes, incluant moi, sont allés du côté de la violence et de toutes les formes qu’elle peut prendre. C’est la crainte face à ce que l’ignorance peut engendrer que l’on met surtout de l’avant. »

Alexandre Dubois-©Nathalie St-Pierre

©PHOTOGRAPHIE : Nathalie St-Pierre

Là où l’ego est provoqué

Alexandre poursuit en parlant du danger que représente l’inconscience de l’ignorance et des situations qu’elle occasionne. « On assiste malheureusement trop souvent à des situations où la curiosité n’est plus de mise, mais où c’est la démonstration du savoir qui prime. Ce sont pour moi des situations où l’ignorance est dominante, des situations malsaines et très inconfortables. Personnellement, quand je suis dans des situations où je sens que j’en sais moins, je me sens comme si on attaquait mon ego. Je regrette mon ignorance. Par contre, je suis fier lorsque j’en sais plus long qu’un autre », admet-il humblement, à titre d’exemple.

« Personne ne veut avoir l’air ignorant », remarque Jani avec humour. « C’est une réaction, un comportement psychologique profond et collectif, en quelque sorte. C’est un comportement qui implique d’autres personnes. Vivre l’ignorance et vivre la honte qu’elle occasionne, ça arrive moins souvent lorsqu’on est seule. Ce sont des situations d’ego à ego. »

La conscience de l’ignorance comme responsabilité

La comédienne Jani Pronovost interprétera le texte Le mal des transports de Juliana Léveillé-Trudel. « Dans le texte que je joue, l’ignorance prend la forme d’un choix. La masse choisit d’ignorer ce qu’elle voit parce que le contraire impliquerait une intervention et une prise de position. C’est le choix le plus facile, mais c’est aussi une forme de protection. Dans ce cas-ci, l’effet de groupe est plus fort que la volonté individuelle : la raison pour laquelle personne ne se sent impliqué, c’est parce que tout le monde choisit de détourner le regard. Le texte ne traite pas de l’ignorance dans le sens de ne pas savoir quelque chose ; il parle de l’acte volontaire d’ignorer », explique la comédienne.

De son côté, l’auteur et comédien Alexandre Dubois prête sa voix à ses propres mots ; il jouera Conseil d’ami. « Le texte que j’ai écrit est fortement inspiré de beaucoup de conseils que j’ai reçus. En fait, ce ne sont pas vraiment des conseils… C’est un comédien qui essaie de décourager sa bonne amie qui veut, elle aussi, être actrice. Par jalousie et sous prétexte qu’il connaît bien le métier – alors qu’il n’y a jamais eu accès, il démolit les rêves de son amie et se lance dans de grandes théories sur le jeu d’acteur. Probablement blessé par des commentaires qu’il a reçus et qu’il n’a pas su gérer, il est devenu amer. »

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©PHOTOGRAPHIE : Julie Beauchemin

L’essence du conte

La simplicité est belle et très appropriée au format du conte, comme me le fait remarquer Jani : « Lors des premières répétitions avec Patrick Renaud [le metteur en scène], on cherchait l’artifice et la complexité, mais ensemble, on s’est aperçu qu’il fallait seulement garder l’essentiel. C’est une fille qui s’assoit et qui raconte quelque chose. C’est le conte dans sa forme la plus simple et la plus pure. On n’a pas besoin d’enrobage, juste du noyau. C’est une forme à laquelle on n’est pas habitué au théâtre ces temps-ci et ça rend le tout encore plus intéressant, selon moi. »

Pour sa part, Alexandre confie une inquiétude qu’il a ressenti lors d’une répétition : « Quand j’ai vu le premier enchaînement, j’ai eu un peu peur. J’avais l’impression que mon texte n’aurait pas dû être choisi. Je trouvais les autres textes violents, bouleversants et choquants, alors que le mien est beaucoup plus humoristique. J’étais très affecté par les histoires des autres que j’entendais et voyais pour la première fois, mais je devais quand même monter sur la scène et jouer le rigolo. C’était difficile, mais Patrick Renaud m’a assuré que mon texte ne détonnait pas, pas d’une mauvaise manière en tout cas. L’humour y est noir et les paroles y sont violentes. Au final, c’est exactement ce qu’on cherche : un gars tellement ignorant qu’il en est insensible aux histoires des autres. Un gars complètement inconscient de ce qui arrive aux autres. »

Le conte urbain

« Le format du spectacle est, je crois, accessible à tous parce qu’on raconte des histoires, mais aussi parce qu’il correspond à la manière dont on consomme les choses aujourd’hui : spontané, court et concis, précise Jani. C’est devenu tellement difficile d’asseoir quelqu’un devant un film ou une pièce pour trois heures d’affilée, alors je crois que notre spectacle répond bien aux besoins et aux demandes du moment. »

Le spectateur traversera une succession d’univers singuliers où on lui exposera la détresse engendrée par l’ignorance. Ayant déjà vécu ce qu’ils relatent, les personnages sont détachés de leurs histoires. Libérés de la lourdeur de l’affect, ils partagent leurs réflexions. Le spectateur peut ainsi établir des liens par lui-même et tirer ses propres conclusions, sans que ceux-ci ne lui soient suggérés par une quelconque morale.

Les mots résonnent d’eux-mêmes.

On se voit le 17 février à La Chapelle?

xx

Odile

4.48 PSYCHOSE : refus de soumission

4 Fév

« Regardez-moi disparaître »

4.48 Psychose est présentée au Théâtre La Chapelle du 27 janvier au 6 février 2016
Mise en scène: Florent Siaud
Interprétation: Sophie Cadieux
Texte: Sarah Kane
Traduction: Guillaume Corbeil
Vidéo: David B. Ricard
Production: Les songes turbulents
Durée: 1 heure
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©PHOTO: Nicolas Descôteaux

Dans l’intime salle du Théâtre La Chapelle, Sophie Cadieux incarne avec brio l’alter ego de l’auteure Sarah Kane, auteure qui s’est donné la mort à 27 ans. « J’écris la vérité, et cela me tue », disait Kane. Avec 4.48 Psychose, elle signe un chant du cygne d’une beauté aussi cruelle qu’hypnotisante, teinté d’ironie et de poésie. Le rythme et la virulence du texte sont admirablement préservés et soutenus par cette nouvelle traduction de 4.48 Psychosis, signée Guillaume Corbeil.

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La performance de Sophie Cadieux en un GIF:

giphy

Ce que la pièce suscite:

Beaucoup d’inspiration. Des rires tristes. De longues réflexions.

Jani et Odile, version onomatopée:

Ouf. Wow. Ayooooye. OK wow. Fit fiouuuuu. Ingggggg. Choubap.

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« Ma vie est prise dans une toile qu’un médecin a tissée »

Le jeu, le texte et la mise en scène s’unissent afin de remettre constamment le compteur à zéro. On apprécie ainsi chaque image proposée sans se lasser de la lourdeur du thème. On nous dépeint le tout avec humour, avec ironie, avec des références communes. On voyage avec la protagoniste dans ses repères les plus sombres, ses vérités les plus tristes et ses conclusions sans issues. Par moments, on la trouve même très mature de faire preuve d’une aussi grande honnêteté envers elle-même. Un grand débat prend place en elle, et elle nous offre, à nous, public, ce combat intérieur en direct. Elle nous prend à témoin, en quelque sorte.

Sophie Cadieux est magistrale, précise, chirurgicale. Elle réussit à manier avec une fluidité impeccable chacune des ruptures de ton. Elle donne vraiment l’impression de scruter simultanément ses pensées, ses émotions, ses visions avec nous, l’assistance, mais aussi avec elle-même, dans le chemin qui la conduit vers son triste sort. Triste sort? Ou plutôt, vers son propre choix éclairé? C’est selon. On comprend que peu importe la forme que prendra cette issue, elle est, pour la protagoniste, son exutoire, sa façon d’être en phase avec elle-même. La mise en scène rend parfaitement cette image lorsque Sophie Cadieux, calme et vaporeuse, quitte la scène : ce n’est pas la mort qui est mise de l’avant, mais plutôt la fin d’une souffrance, la délivrance d’un poids enchaîné à la cheville.

« Je t’ai toujours aimé, même quand je te détestais »

Les supports visuels, la mise en scène de Florent Siaud, le dévoilement progressif du décor et les éclairages aux couleurs rougeoyantes confèrent quelque chose de très sensuel à cette descente aux enfers. Rouge amour. Rouge sang. Rouge à lèvres. La scénographie labyrinthique que pénètre petit à petit Sophie Cadieux propose une belle image quant au chemin que traverse la protagoniste, chemin à la fois physique et psychique.

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« J’ai rêvé qu’un médecin me disait qu’il me restait juste huit minutes à vivre. J’étais restée trente minutes dans la salle d’attente. »

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J & O xoxo

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