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« Ne soyez jamais immobiles »

19 Mar

Huit jeunes – huit vieux adolescents – vivent dans des cabanes autour d’un lac, au milieu d’une forêt. Ils forment une petite communauté dont les conventions n’ont rien de social, mais sont plutôt brutes, instinctives, ébouriffées.

 

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©PHOTO : Daphné Caron

FENDRE LES LACS
Texte et mise en scène : Steve Gagnon
Avec : Marie-Josée Bastien, Pier-Luc Brillant, Véronique Côté, Karine Gonthier-Hyndman, Renaud Lacelle-Bourdon, Frédéric Lemay, Guillaume Perrault et Claudiane Ruelland
Une production du Théâtre Jésus, Shakespeare et Caroline
Décors : Marie-Renée Bourget Harvey
Pièce présentée au théâtre Aux Écuries jusqu’au 26 mars

Toutes les raisons sont bonnes pour aller au théâtre. Du moins, je le pense. Quand je suis allée voir Fendre les lacs au théâtre Aux Écuries, je ne me doutais cependant pas qu’une chose aussi anodine allait autant me faire sourire :

J’étais assise à la première rangée. Il y avait en arrière de moi ce que j’ai deviné être un père et sa petite fille. À un moment durant le spectacle, Emma (interprétée par Véronique Côté) décrit magnifiquement l’odeur des cheveux de son défunt mari. J’entends alors, en arrière de moi, presque dans mon oreille, une petite voix, un murmure qui demande : « Papa, qu’est-ce que c’est la mort ? » Et j’entends une autre voix qui répond doucement : « C’est quand le cœur arrête de battre ».

Le bruit des chuchotements, la tendresse et la bienveillance de cet échange m’ont fait ressentir un agréable et léger vertige de bonheur, tant j’étais attendrie par la chose. Je me suis rappelé que le théâtre se passe non seulement sur la scène, mais aussi dans la salle. Étrangement, c’est à partir de ce moment que j’ai pu réellement plonger dans l’univers de Fendre les lacs et me laisser porter par lui.

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©PHOTO : Daphné Caron

« Je suis désolée »

Tout commence après la mort d’un être cher, la mort du mari d’Emma. Son cadavre, représenté par un imposant tronc d’arbre peint en rouge, est ramené à sa famille, puis placé au centre du lac, comme si son esprit continuait de veiller sur les siens. Sa mort constitue, en quelque sorte, le point névralgique de l’histoire : elle rassemble et disloque. Fendre les lacs, c’est d’abord un bouleversement.

« La race d’indomptés qu’on était »

La scénographie de Bourget Harvey est à couper le souffle. Le lac, personnage principal de la pièce parce que lieu de décharge émotionnelle et de défoulement, fait miroiter ses reflets sur les visages de ces femmes et de ces hommes désespérément passionnés, cherchant une oasis plus vaste où l’air cessera d’écorcher leur chair. Stagnante, l’eau réfléchit toute leur lumière, toute leur fougue, mais leur renvoie aussi une image très nette de leur épuisement, de leur fragilité et de leurs désirs les plus profonds.

« Mettez le désordre partout »

L’inodore et le terne ne sont certainement pas les thèmes vedettes de la pièce; les angoisses et crises existentielles que traversent les personnages revêtent une gravité inégalée, une violente douleur. Entre les appels à l’aide du jeune Léon (interprété avec brio par Frédéric Lemay), les cris du cœur de Louise (à qui Claudiane Ruelland prête sa fougue), et le besoin suffoquant d’un ailleurs plus frais et moins monotone qui pousse Élie à quitter les siens (jeu à la fois puissant et mordant de Karine Gonthier-Hyndman), une déchéance latente semble gouverner chacun des ces êtres maladroits, mais encore capables d’amour. De plus en plus dégoulinants de ce lac lourd de responsabilités, les corps évoluent dans une scénographie embrumée qui se transforme au même rythme qu’eux. Mises côtes à côtes, la poésie des mots et celle des images créent une sorte de fresque multimédia, une peinture sonore et tridimensionnelle.

« Chavirez-nous »

 

 

Odile, xx

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QUEUE CERISE : le plaisir d’être dégouté

30 Jan

« Chacun a une manière différente de cacher son malaise. Ou de le tolérer. »
– Amélie Dallaire

À un peu plus de 24 heures de la première de la pièce Queue Cerise, présentée dans la salle Jean-Claude Germain au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, nous avons eu la chance d’avoir une conversation Skype avec l’auteure et comédienne, Amélie Dallaire. Nous avons oublié de prendre une capture d’écran et de l’utiliser comme photo de l’entrevue. (Nous avons bien failli rappeler Amélie, mais nous avons douté de la pertinence de notre second appel…) Nous avons donc fait un joli montage, pour que vous ayez, vous aussi, l’impression d’y être.

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© PAINT

***

Jani: Merci beaucoup pour ton temps, Amélie. Aimerais-tu qu’on t’envoie l’entrevue avant de la publier sur le blogue? Si jamais tu veux y apporter des corrections ou modifier des trucs…

Amélie: Non. Non, pas besoin.

Odile: Ok, alors on peut dire que ta pièce c’est un éloge de… de… (temps) Maudit, je cherchais une blague à faire, mais je n’en ai juste pas trouvée!

Amélie: Mais en fait, ça, ça pourrait être dans Queue Cerise. C’est dans ma pièce ça. Des gens qui essaient de faire des blagues, mais qui n’y parviennent pas. Des bévues, des faux pas, des malaises. Personnellement, je suis souvent mal à l’aise dans la vie. Pour moi, écrire est donc un geste vraiment libérateur. J’ai l’impression de donner vie à des gens et à des moments que je vis quotidiennement. C’est comme l’Albatros de Baudelaire. C’est un oiseau qui a de belles grandes ailes, mais quand il est sur un voilier, il s’enfarge partout. Il est maladroit et incompris. Comique et laid. Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

***

 

Inspiré par le fantastique et la science-fiction, l’univers d’Amélie Dallaire s’adresse à l’inconscient du spectateur en mettant de l’avant des personnages singuliers, maladifs et énigmatiques qui déambulent dans un monde où les pulsions ne sont plus refoulées, un monde peu raisonnable. Quoique disjonctés, les thèmes et les idées abordés dans Queue Cerise évoluent dans un quotidien aux allures usuelles et même banales. L’idée de départ : Michelle débute un nouveau boulot. Cette réalité se transforme cependant très vite en une sorte de rêve ou de cauchemar éveillé.

UNE HÉROÏNE MAL À L’AISE

« Je pense que Michelle a un désir refoulé et qu’elle s’y ouvre. Elle n’est pas victime de ça, c’est une héroïne. Mon héroïne! Je pense qu’elle a une quête. Une quête intérieure qui l’amène à se métamorphoser. Cependant, ce n’est pas une quête qui l’amène à prendre des décisions ou à faire des choix : elle n’est pas conduite par sa volonté. Ce n’est pas son cerveau qui domine, mais plutôt son côté reptilien; son cerveau reptilien. Elle est très coincée et vulnérable face aux autres. Elle commence un nouveau travail et elle essaie simplement de bien faire les choses… Personnellement, je trouve ça insupportable de commencer une nouvelle job. Souvent, les autres employés ne sont pas très enthousiastes non plus à l’idée de donner une formation. J’ai toujours l’impression de poser trop de questions, d’exaspérer les autres et de n’être jamais assez efficace. Michelle est comme ça. Elle essaie de créer des liens, mais elle est tributaire de l’humeur des autres. »

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Louise (Karine Gonthier-Hyndman), Curtis (Julien Storini), Carl (Olivier Morin), Marie-Gilles (Amélie Dallaire), Michelle (Ève Duranceau) –  CRÉDIT PHOTO: David Ospina

LE DÉSORDRE INTUITIF

Plusieurs tableaux régis par la logique du rêve, les contours deviennent facilement flous. « L’image que j’ai trouvée pour parler de ma démarche pour Queue Cerise, c’est le ruban de Möbius. Comme si l’inconscient était une face du ruban et que le conscient était l’autre. Il n’y a plus de frontière entre les deux. Et cela donne naissance à un nouveau langage, en quelque sorte. J’ai toujours aimé essayer de prendre des choses et des situations improbables et de les mêler avec des dialogues quotidiens, comme si on parlait toutes les trois ensemble, simplement. J’aimerais beaucoup écrire un roman un jour. »

Une fois l’écriture achevée, il fallait confier la mise en scène à un esprit audacieux, quelqu’un qui réussirait à superposer les scènes naturellement. « Olivier [Morin] est fou. Il a fait une job de fou. C’est lui qui a fait les décors, c’est lui qui a fait la musique. Il est tellement talentueux. Il a été très audacieux dans sa mise en scène. D’ailleurs, ce qui est là, aujourd’hui, ce sont les idées qu’il a eues dès le départ. C’est sa vision du début. Je l’admire tellement d’avoir été aussi visionnaire, d’avoir eu cette vision de mon texte, alors qu’il n’y avait encore rien. »

Et quand on lui demande comment elle a géré à la fois son rôle de comédienne? « Au début des répétitions, je regrettais presque de jouer dans mon texte parce que je voulais seulement regarder. Je regardais les comédiens. Et je les trouvais tellement bons. Je trouvais qu’ils amélioraient mon texte, qu’ils lui donnaient une troisième dimension, qu’ils lui donnaient plus de substance. »

 

INTRIGANT VOYEURISME

« Je pense que dans la vie on est souvent mal à l’aise… c’est juste que chacun a une manière différente de cacher son malaise. Ou de le tolérer. J’espère que les gens vont trouver ça beau tellement ils vont être mal à l’aise. C’est étrange, mais je crois que c’est très accessible parce que c’est drôle. Je ne sais pas, je ne sais plus. Il me semble. Je n’ai pas de recul pour le moment. Je peux seulement m’abandonner à ce qu’on a fait et y aller à fond. »

***

Jani: Un gros merde pour demain.

Amélie: D’accord.

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QUEUE CERISE
Texte: Amélie Dallaire
Mise en scène: Olivier Morin
Interprétation: Amélie Dallaire, Ève Duranceau, Karine Gonthier-Hyndman, Olivier Morin, Julien Storini
Durée: une heure et quart

Pièce présentée dans la salle Jean-Claude Germain du Théâtre D’Aujourd’hui du 26 janvier au 13 février 2016

Notre critique en un GIF:

CRAZY_AWESOME_DJ

Courez-y. C’est magique de banalité!

J & O

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