« Ici, ailleurs »: Fuite sans fin

23 Fév

« Nous sommes venus ici pour ne pas être ailleurs. »

Ça a le mérite d’être clair: Marie et Simon, les deux narrateurs de ce court roman de Matthieu Simard, ont acheté la « maison du vieux » dans ce village perdu pour échapper à  leur ancienne vie, aux démons qui les poursuivent. Simplement parce qu’il y avait là cette maison reculée, loin de tout, loin de tout ce qu’ils ont connu, surtout.

Au fil des pages, on suit leur arrivée dans ce village paumé, où les gens partent plus qu’ils n’arrivent, et où les enfants sont si rares -« c’est pas bon ici, pour les enfants », disent tous les villageois. La méfiance des habitants est palpable, posant les personnages dans une atmosphère étouffante sans qu’on comprenne pourquoi. On sent, partout, un drame passé ou à venir, quelque chose qui nous garde en haleine tout au long du roman, comme un mauvais pressentiment qui nous colle à la peau.

Dans la maison du vieux, Marie et Simon ne défont pas leurs boîtes. Marie essaie de jouer du violoncelle, sans succès: on ne sait pas pourquoi elle est si triste et furieuse de ne plus pouvoir jouer. Simon explore la cour arrière, y découvre une carabine que Marie refuse de le laisser toucher. Les jours s’empilent, semblables, alors que l’été s’étire et que les seuls enfants du village refusent de jouer au parc, parce que c’est « mauvais. » Ça a l’air de rien, et pourtant, c’est si familier, ce quotidien, qu’on continue à lire, en se demandant ce qui va mal tourner -c’est évident, ça suinte de partout: ça va mal finir.

Le silence est tombé un jeudi comme une goutte de pluie et nous a submergés pendant des années. Les oiseaux se sont tus d’un coup, le grincement des charnières rouillées, les cris dans la cour d’école, le haut-parleur côté passager, les feuilles mortes, le vent, plus rien. Le silence. C’était il y a trois ans, loin d’ici. 

Depuis ce jour-là des centaines d’averses ont éclaté sur nous et chaque fois c’était elle qui nous tapait sur l’épaule pour nous rappeler les jours d’avant.

Il y a quelque chose de lent dans ce roman de Matthieu Simard, une lenteur calculée, comme une journée interminable au bureau alors qu’on attend cette réunion avec le patron qui ne peut pas bien se terminer. On sait qu’il va se passer quelque chose, on ne sait pas quoi.

On sait aussi qu’avant, il s’est passé quelque chose. On ne sait pas quoi non plus.

Au compte-gouttes, on finit par comprendre les raisons qui ont poussé Simon et Marie à quitter la ville et à s’installer au milieu de nulle part -mais je ne le dirai pas, parce que c’est si, si triste.

Ce qu’il y a de beau dans cet Ici, ailleurs, c’est la tendresse entre Simon et Marie, parfois à peine palpable, dans ces gestes simples qu’ils font l’un pour l’autre, ces petites choses qui montrent qu’ils se connaissent presque par coeur et qu’ils choisissent quand même de rester ensemble -peut-être à cause de ce matelas creusé au milieu après les nuits passées l’un contre l’autre.

Ici, ailleurs, c’est une fuite en avant inexorable, une fuite qui n’aura pas d’arrivée, pas de grande finale, pas de dénouement heureux. C’est le combat de Simon et Marie contre leurs souvenirs, contre la vie qui s’est arrêtée brusquement, contre ce prénom qu’ils n’arrivent plus à prononcer depuis. C’est un roman inquiétant, qui nous laisse mal à l’aise devant les secrets d’un petit village apparemment simple, mais surtout un roman tellement, tellement triste. Un roman qui nous rappelle que parfois, même si on essaie très fort, le passé nous colle aux talons, à la peau, au coeur, et il n’y a pas d’échappatoire possible.

Sauf, peut-être, la fin qu’on trouve au bout d’une carabine…

Anne-Sophie

 

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